- QUESTIONS A OLIVIER HIRSCHBIEGEL
  (réalisateur du film)
APRÈS "L'EXPÉRIENCE" (2001) ET "MEIN LETZTER FILM" (2002), VOUS TENTEZ UNE NOUVELLE EXPÉRIENCE AVEC "DER UNTERGANG" (titre original de LA CHUTE) ...

Tout à fait. Du point de vue de l'histoire du cinéma, nous avons ouvert une nouvelle brèche puisqu'il n'existe aucune œuvre de référence, aucun film aussi soucieux d'exactitude historique et d'authenticité. Nous avons également transgressé tous les codes cinématographiques : l'intrigue est dénuée des traditionnels enjeux dramatiques, il n'y a pas un, mais plusieurs protagonistes, et aucun d'entre eux n'est un héros. Il n'y a pas non plus de "méchant" au sens classique du terme - de personnage négatif. Nous n'avons respecté presque aucune règle d'écriture scénaristique.

COMMENT AVEZ-VOUS APPRIS L'EXISTENCE DU PROJET ET QU'EST-CE QUI VOUS A POUSSÉ À Y PARTICIPER ?

Je suis fasciné par l'histoire du Troisième Reich depuis ma plus tendre enfance. Je ne sais pas vraiment pourquoi - peut-être est-ce lié aux anecdotes que j'ai entendues, comme celles que m'a racontées ma mère qui faisait partie des "Bund deutscher Mädel" (Jeunesses Féminines hitlériennes). Je n'ai jamais pu oublier ces histoires et j'ai passé des années à faire des recherches sur cette période pour être capable en fin de compte de m'en libérer définitivement. J'avais une bonne connaissance de la période lorsque Bernd Eichinger m'a contacté pour me proposer le projet. Je me suis alors plongé dans le livre de Fest que j'ai littéralement dévoré. Mon premier réflexe a été de me dire que ce projet était irréalisable et que ce n'était certainement pas à moi de le faire. Je ne voulais pas réveiller ces vieux démons. Pour moi, il était bien clair qu'à partir du moment où je donnais mon accord, je m'engageais dans le projet corps et âme - ce qui voulait dire que je devrais consacrer deux ans de ma vie au Troisième Reich, à ses protagonistes et à son idéologie primaire... J'en avais les cheveux qui se dressaient sur le crâne. Ma femme m'a déconseillé d'accepter. Et pourtant, je n'arrivais pas à m'enlever le projet de la tête - et avant même de donner mon accord formellement, j'ai senti que cela faisait un bon moment que je m'étais habitué à l'idée de réaliser le film. En fin de compte, ce qui a fait pencher la balance, c'est sans doute que je me suis dit qu'en tant qu'Allemand c'était mon devoir historique d'accepter.

ET QU'EST-CE QUI A POUSSÉ BERND EICHINGER À VOUS CHOISIR POUR RÉALISER LE FILM ?

C'est aussi ce que je lui ai demandé... On ne se connaissait pas depuis longtemps puisqu'on s'était rencontrés sur L'Expérience, film qui l'avait beaucoup impressionné. S'il m'a confié la réalisation, c'est peut-être parce qu'il s'était rendu compte que j'étais capable d'encadrer une équipe. Il cherchait quelqu'un qui puisse raconter l'histoire avec la précision d'un artisan tout en sachant respecter les contraintes budgétaires et livrer une œuvre artistiquement satisfaisante - ce qui est une démarche typiquement américaine.
Le budget n'était pas très élevé pour un sujet de ce genre, et le thème du film, justement, exigeait de notre part une solide préparation et un metteur en scène compétent qui puisse mener son équipe jusqu'au terme du projet.
Bernd Eichinger savait d'avance que j'étais l'homme de la situation - avant que j'en sois moi-même conscient.

ON ENTEND SOUVENT PARLER DE RELATIONS DIFFICILES ENTRE RÉALISATEURS ET PRODUCTEURS. COMMENT SE SONT PASSÉS VOS RAPPORTS AVEC LE PRODUCTEUR BERND EICHINGER, QUI EST AUSSI UN CINÉASTE ACCOMPLI ?

D'entrée de jeu, nous avons conclu un contrat moral : Bernd allait me servir de guide et notre relation s'en trouverait équilibrée. J'aime beaucoup ce genre de situation. Il n'y a rien de tel lorsqu'on s'entend bien avec son producteur, car en tant que réalisateur, on a souvent l'impression d'être un loup solitaire - c'est un métier de solitaire. Il s'est totalement investi, exactement comme je m'y attendais. Il a passé deux semaines en Russie avec nous et nous a énormément aidés. Jusqu'au bout, notre collaboration s'est avérée extrêmement satisfaisante à tous points de vue. Nous parlions tous deux le même langage.

COMMENT VOUS ÊTES-VOUS RÉPARTIS LE TRAVAIL ?

Je ne visionne presque jamais les rushes, car j'ai peur que cela me fasse perdre la "pureté" de mon regard.
Nous nous étions mis d'accord pour que Bernd Eichinger visionne les rushes à la fin de chaque journée de tournage pour identifier tout problème éventuel. Cela s'est rarement produit, mais ça me rassurait. Je n'ai découvert le premier montage qu'au bout de deux ou trois semaines. J'étais entré dans une nouvelle phase du tournage et j'avais besoin de garder une certaine distance.

QUELLE EST VOTRE APPROCHE DE LA MISE EN SCÈNE ? COMMENT DIRIGEZ-VOUS LES ACTEURS ?

Pour moi, un metteur en scène n'est pas là pour se faire mousser. En revanche, dire aux autres ce que je veux ne m'a jamais posé problème. En général, je sais exactement ce que je veux et, la plupart du temps, je me rends compte que j'ai raison. On n'a jamais eu besoin de se lancer dans des débats et aucune crise n'a éclaté sur le plateau - je ne sais pas vraiment pourquoi, il faudrait que vous interrogiez les acteurs. De toute évidence, je réussis à obtenir d'eux ce que je veux. Quand on est bien préparé et qu'on se retrouve sur le plateau, le déclic se produit. D'autre part, je crée une ambiance qui ne se prête pas aux intrigues. Je sais d'avance ce que je veux, mais je n'y fais pas allusion sur le tournage car je ne voudrais pas que cela entame l'énergie de mes collaborateurs. Bernd disait de moi que j'étais un réalisateur "cumulatif" : je tente d'aller dans une direction, et si je me rends compte que ça marche, je rectifie le tir et ainsi de suite jusqu'au bout. C'est comme en peinture où l'artiste part d'un croquis qu'il reproduit sur la toile en plusieurs couches successives.

À CE PROPOS, VOS ÉTUDES D'ART PLASTIQUE ONT-ELLES UNE INFLUENCE SUR VOTRE TRAVAIL ?

La réalisation d'un film est un cheminement créatif collectif qui nécessite beaucoup d'énergie et dans lequel chacun s'investit...
Mes études d'art m'ont appris à ressentir la puissance qui émane d'un lieu. Et je dessine moi-même les story-boards.
CE BESOIN D'ÉNERGIE N'EST-IL PAS ÉPUISANT ?

Evidemment, surtout après neuf semaines de tournage ! Mais je connais mes limites. Je peux travailler jusqu'à 12 ou 13 heures par jour - après quoi, je sens mes forces décliner. Nous avons rarement dépassé cette limite et, le week-end, je dormais beaucoup pour récupérer.

LE CASTING RÉUNIT BEAUCOUP DE GRANDS COMÉDIENS DU CINÉMA ALLEMAND. CELA NE VOUS A PAS INQUIÉTÉ ?

Tout le monde éprouve des inquiétudes. Tout bon acteur qui arrive sur le plateau le matin est plein d'appréhension, et meilleur il est, plus il s'inquiète de ne pas être à la hauteur et de ne pas être compris etc. Quand j'arrive sur le plateau, j'ai les mêmes inquiétudes. Si chacun partage les mêmes angoisses, et ne fait pas semblant d'y être imperméable, alors tout s'enchaîne positivement : l'atmosphère de travail devient constructive et familiale.

QUELLE A ÉTÉ VOTRE APPROCHE DES PERSONNAGES HISTORIQUES ?

Le défi à relever ne consistait pas à mettre en scène les personnages fictifs de façon crédible, mais à donner vie aux personnages réels, à les recréer à la manière d'un documentaire. Je ne voulais surtout pas qu'on ait le sentiment qu'il s'agit de comédiens interprétant un rôle - ou de simples figurines. Les personnages historiques doivent être totalement crédibles.
J'ai dit à Bruno Ganz qu'il lui fallait aller loin, très loin, là même où sommeille la bête, et qu'il lui fallait fouiller les moindres recoins de son âme. Cela l'a évidemment beaucoup angoissé. Et pour être tout à fait honnête, j'ai eu par moments quelques inquiétudes à son sujet...

QU'EST-CE QUI VOUS A MOTIVÉ DANS CE FILM ?

Le fait d'essayer d'obtenir la plus grande authenticité possible. Je veux croire ce que je vois sur l'écran. Cela ne peut marcher que si l'on est parfaitement honnête. Et c'est ce qui est si difficile quand on aborde pareil sujet : comment rester honnête avec un personnage tel qu'Himmler ? La crédibilité n'est pas concevable sans émotion ou sans amour, ou encore sans cette capacité à se glisser dans la peau d'un personnage. Et dans le film, nous montrons des personnages auxquels nous n'aurions envie de ressembler pour rien au monde, pas même dans nos pires cauchemars.

EST-CE QUE VOUS ATTENDEZ LA MÊME HONNÊTETÉ DE LA PART DES COMÉDIENS ?

Oui, c'est même une condition de départ. Mais je ne sais pas comment ils y sont tous parvenus. Un réalisateur est notamment censé repérer les comportements malhonnêtes et les éliminer. Pour améliorer le niveau d'ensemble. Pour rendre les situations plus crédibles. Il ne s'agit parfois que d'une inflexion de voix dans la diction d'un acteur. Mais quand on est comédien, la précision est essentielle : on n'obtient rien de bon d'un comédien trop mou ou trop mélancolique.

QUELLE A ÉTÉ VOTRE APPROCHE DE LA MISE EN SCÈNE ET DE LA LUMIÈRE ? LORSQU'ON S'ATTAQUE À UN SUJET HISTORIQUE AUSSI SENSIBLE, LE STYLE VISUEL DU FILM EST-IL ENTIÈREMENT TRIBUTAIRE DU PROPOS ?

Dès le départ, il était bien clair que nous ne souhaitions pas donner une teinte sépia au film. Je ne voulais pas non plus du format Cinémascope, mais un format cinéma traditionnel - et je voulais également tourner pour l'essentiel caméra à l'épaule. J'ai donc filmé avec une petite caméra 35 mm, plus maniable que les grosses caméras, mais lourde malgré tout. D'autre part, je souhaitais tourner en lumières naturelles. Je n'aime pas les éclairages artificiels. Nous nous sommes systématiquement adaptés à la situation du moment et nous avons limité les éclairages artificiels au strict minimum. Il fallait que les nuits aient l'air de vraies nuits - et c'est ce qui nous a posé le plus de problèmes. À Berlin en 1945, les lampadaires ne fonctionnaient plus. Les seules sources de lumière étaient les incendies, les tirs de canon zébrant le ciel, et la lune... Pour atténuer le côté artificiel de l'éclairage, nous avons utilisé un ballon qui permet de se rapprocher de la lumière naturelle et pour les scènes du bunker, nous nous sommes servis de lampes murales, afin de respecter la réalité historique.
Heureusement, le tout nouveau matériel de prise de vue Kodak avec lequel nous avons tourné est extrêmement sensible à la lumière. Pour évoquer l'atmosphère de la guerre, nous avons utilisé des cadavres et des décombres en nous passant des traditionnelles scènes de combat spectaculaires - nous n'avons pas cherché à rivaliser avec les films américains. Dans le film, on n'aperçoit pas vraiment l'ennemi. Je me suis placé du point de vue des Allemands et j'ai adopté une approche quasi documentaire. C'est pour cela que j'ai tourné caméra à l'épaule et, du coup, les comédiens se sont incroyablement bien adaptés aux mouvements de la caméra - ils étaient presque en symbiose avec ce dispositif. Il n'y a presque pas de plans fixes et très peu de travellings. En outre, j'ai cherché à évoquer le climat du Berlin de 1945 en filmant de nombreuses inscriptions, comme des affiches ou des panneaux qu'on voyait dans les rues de la ville.
Lorsqu'une ville est en train de sombrer, c'est quand même la ville que je veux montrer, et pas uniquement les décombres.

COMMENT AVEZ-VOUS EU L'IDÉE D'UTILISER DES IMAGES D'ARCHIVES OÙ L'ON VOIT LA VÉRITABLE TRAUDL JUNGE ?

En découvrant le documentaire d'André Heller, Im toten Winkel, qu'il a tourné à l'occasion de la sortie du livre de Traudl Junge.

SI LE FILM AVAIT ÉTÉ RÉALISÉ PAR UN AMÉRICAIN, IL AURAIT ÉTÉ TRÈS DIFFÉRENT...

Oui, parce que nous sommes différents et que nous n'avons pas la même manière de raconter les histoires. Nous sommes la nation des "poètes et des penseurs", même si je n'ai jamais très bien compris ce que cela voulait dire. Notre film est très allemand. Je suis d'ailleurs très fier d'avoir contribué à réaliser un film authentiquement allemand. Il aborde l'histoire allemande sans porter de jugement a priori, sans cynisme et sans arrogance, et il suscite des interrogations chez les spectateurs. Personne n'a le droit de nous empêcher de parler de notre propre histoire - sauf nous-mêmes.
A propos de Olivier Hirschbiegel :

Jusque-là réalisateur de télévision reconnu, Oliver Hirschbiegel signe en 2001 son premier long métrage de cinéma, L'EXPERIENCE, qui obtient un immense succès. Avec plus de 1,6 millions de spectateurs en Allemagne, ce thriller psychologique palpitant décroche de nombreuses récompenses.
Spécialiste du polar et du thriller, Oliver Hirschbiegel s'est forgé une solide réputation de réalisateur pour le petit écran depuis le milieu des années 1980. On lui doit notamment plusieurs épisodes de la série "Tatort".
LA CHUTE (DER UNTERGANG) est son deuxième long métrage pour le cinéma.

Filmographie :

2004 : La Chute (Der Untergang)
2002 : Mein Letzter Film (TV)
2001 : L'Expérience (Das Experiment)
1998 : Todfeinde (TV)
1997 : Rex - Die Frühen Jahre (TV) & Das Urteil (TV)
1996 : Trickser (TV)
1994 : Tatort : Ostwärts (TV)
1993 : Kommissar Rex (série TV réalisateur de 14 épisodes)
1992 : Tatort : Kinderspiel (TV)
1991 : Mïrderische Entscheidung-Umschalten erwünscht (TV)
1986 : Das Go ! Projekt (TV)

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