Note du réalisateur Carlos Sorin

OMBÓN EL PERRO s’inscrit dans la continuité de mon précédent film HISTORIAS MÍNIMAS. J’ai en effet repris des personnages simples, traités de façon minimaliste et interprétés par des non-acteurs. Parler de personnages simples est sans doute une simplification en soi.

En réalité, les personnages simples n’existent pas : l’univers intérieur du paysan le plus humble est aussi insondable que celui du professeur de philosophie.

La seule différence est que ce dernier réfléchit et communique essentiellement par la parole alors que le premier, plus élémentaire, le fait à travers des gestes et des silences. J’ai toujours préféré le gestuel au textuel au cinéma. Un regard, un silence, un imperceptible rictus deviné sur un gros plan, exprime bien davantage que toutes les rhétoriques. Et c’est ce qui se produit avec les personnages « simples » : il faut les lire dans les yeux.

Je crois que c’est là que le cinéma assume le grand héritage de la peinture. Le regard abattu de Philippe IV dans les derniers portraits peints par Velázquez nous renseigne bien plus sur la tragédie que vit ce roi que tous les ouvrages qui ont pu être écrits sur le sujet. Dans BOMBÓN EL PERRO je retravaille avec des non-acteurs. Ce choix provient sans doute des quelques expériences où j’ai filmé des gens réels en étant réalisateur de pub. Quelques films du cinéma indépendant actuel, qui laissent une part floue à la limite existant entre fiction et documentaire, m'ont également influencé. En règle générale, je suis plutôt attiré par la réalité que par la fiction, je penche davantage du côté de la biographie que vers le roman. Le travail avec des gens réels, des lieux réels et de l’éclairage réel permet, à mon sens, d’atténuer la manipulation et la tromperie qu’implique inévitablement le cinéma.

Le cinéma est un leurre y compris dans les toutes petites choses. L’homme qui court n’est pas en train de courir. Ce sont des images fixes, projetées avec des intervalles d’obscurité. Seulement une déficience physiologique – la persistance rétinienne – me les fait voir en continu comme un homme en train de courir. Si le système nerveux était parfait, le cinéma ne pourrait pas exister. Le cinéma naît donc d’un handicap. Tout le reste n’est dès lors que tromperie. Les bateaux de cette bataille navale ne sont pas des bateaux, le prince n’est pas prince et les amoureux qui s’embrassent ne sont pas amoureux en réalité (du moins, pas l’un de l’autre…). Une des choses qui m'a toujours attiré dans le documentaire – et spécialement dans les dramatiques images de guerre – c’est que rien ni personne n’y prétend être ce qu’il n’est pas. Cela souligne le poids du réel.
Je me suis demandé s’il était possible de raconter une histoire de fiction qui, telle les vieilles couvertures que faisait ma grand-mère avec des bouts de différents tissus, puisse être racontée avec des bouts de réalité, de vérité. Où ceux que l’on voit, en grande partie, « sont » et « ne prétendent pas être ». D’où l’idée de travailler avec des gens réels, à une condition pourtant : qu’ils ne jouent pas à être acteurs – car de toutes manières, ils seraient pour la plupart, bien mauvais – mais à être eux-mêmes. Les interprètes de BOMBÓN EL PERRO sont strictement pareils que les personnages. Pas sur le plan anecdotique – ils exercent d’autres métiers et vivent ailleurs- mais dans l’essentiel, dans l’âme. L’idée était de faire surgir de cette superposition des instants de vérité.

Un exemple seulement : l'intensité et la vérité qui se lisent sur le visage de Juan Villegas-personnage lorsque quatre cent personnes l'applaudissent pour avoir remporté un trophée à l'exposition canine, après les vingt années de sa vie passées dans la solitude d'une station service sur une route paumée. Parce que c’est le même visage de Juan Villegas-personne qui, dans ce même instant, est applaudi par quatre cent figurants, après avoir vécu ses vingt dernières années à garer des voitures dans la solitude d’un parking. La situation est différente, mais le sentiment est le même. Si la caméra peut le saisir c’est que nous nous trouvons face à un moment de documentaire, un moment de vérité. À la fin du générique, vous allez retrouver la phrase bien connue qui dit « les personnages et les situations de ce film ne sont que pure fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations ayant réellement existé ne serait que pure coïncidence ». Ne le croyez pas tout à fait : dans ce film, ni les personnages, ni les situations ne sont entièrement fictives, pas plus que les ressemblances n’ont été purement fortuites.